Steadicam Workshop

Interviews de Garret Brown et Jerry Holway,
samedi 22 mai 2010
par  Marc Salama
popularité : 10%

Cartoni France et TSF ont associé leur forces pour un magnifique stage de formation animé par l’inventeur du stabilisateur Steadicam, Monsieur Garrett Brown, et son partenaire Jerry Holway, opérateur de renom. Autour d’eux était rassemblée la crème des cadreurs Steadicam européens, dont Kareem la Vaulée (France), qui traduisait les propos de Garrett, Patrick Van Weeren (Hollande), Ruben Sluijter (Hollande), Chris Fawcet (Hollande), Alex Brambila (Italie), Stephano Paradiso (Italie).

Ce petit film est un véritable cours magistral délivré par le père de tous les opérateurs Steadicam.

Steadicam Workshop 2005 from ABSY.TV on Vimeo.


Interview de Garrett Brown

Inventeur du Steadicam

À la fois artiste, musicien, technicien, inventeur, chef d’entreprise et pédagogue, cet homme-orchestre affable, plein d’humour et à la retraite joyeuse, est un pur produit de la liberté de créer et d’entreprendre si particulière à l’Amérique. Il se livre ici.

Marc Salama : Qu’est ce qui vous amène à Paris ?

Garrett Brown : Après plus d’une centaine de film, je me considère comme un retraité ! J’ai tourné mon dernier film ! Mais j’adore enseigner et c’est ce qui m’amène à Paris. Aux USA, j’anime 3 ou 4 formations par an, plus quelques unes en Europe, en Scandinavie, en Australie et je vais être au Chili pour la première fois d’ici fin octobre.

MS : Comment avez-vous été conduit à inventer le steadicam ?

GB : Enfant, j’admirai Thomas Edison, mon père m’avait offert un bouquin sur sa vie. Mais je n’ai jamais pensé que j’inventerai quelque chose. J’aime la musique, j’ai été un chanteur folk à la façon de Peter, Paul and Mary au début des années 60, mais comme je n’étais pas très bon, alors je suis entré en agence de publicité (le seul job possible pour un non diplôme à l’époque) et j’ai vite réalisé que ceux qui s’amusaient le plus étaient les faiseurs de films, donc j’ai rapidement créé une petite boîte de production de films, de publicité entre autres. Bien sûr, nous avions peu d’argent et j’ai acheté du matériel d’occasion, franchement vieux, et en ce temps là pour faire bouger ma petite Bolex, il fallait avoir des roues, il fallait une Dolly, et la mienne était énorme et vraiment très lourde. On s’est cassé le dos à la porter, et il fallait des rails. Ma caméra, elle, pesait 3 kg et c’était complètement absurde de voir cette toute petite chose installée sur un énorme système de 300kg juste pour faire un petit travelling de rien du tout… Cela me rendait furieux parfois.

Je n’ai pas essayé de devenir un inventeur, mais je pensais qu’il serait plus pratique de trouver un système qui isolerait la caméra du caméraman. Cela ne semblait pas si difficile ; je connaissais ce principe que l’on utilise pour les lampes sur les bateaux, isolées mécaniquement du roulis et j’ai « volé » ce concept, que l’on appelle le « gimble » (gimbal), pour l’appliquer à la caméra. Après quoi cela m’a pris deux ou trois ans, j’ai fabriqué des systèmes ridicules au début, très longs ou trop courts. Et finalement c’est une combinaison d’éléments : un bras à ressorts qui permet l’amortissement (vertical), un gimbal (qui stabilise l’horizon), le harnais et une bonne répartition des masses. C’est le genre d’invention où l’on trouve son chemin à travers le brouillard, vous essayez telle pièce qui marche et telle autre qui semble être appropriée. Je ne suis pas un Archimède qui comprend tout d’un seul coup. Je tâtonne, j’essaye, je rate puis je trouve. Le premier stabilisateur était étonnant, affranchi de la gravité, flottant doucement dans l’air ; on pouvait gesticuler et l’image restait stable, c’était il y a 30 ans et nous appliquons toujours les mêmes règles aujourd’hui.

MS : J’imagine que les matériaux ont changé ?

GB : Les matériaux sont plus légers, nous n’avions pas de fibre de carbone à l’époque… Aujourd’hui, on utilise le titane, la fibre de carbone et le graphite, et les caméras sont de plus en plus petites, ce qui est merveilleux. Mais je travaille toujours sur le perfectionnement du bras, qui est la clé du système, un véritable assistant du bras humain. Le dernier modèle est sans pareil, j’aurai aimé l’avoir il y a 30 ans…

MS : Quels ont été vos premiers films avec votre système ?

GB : En 1975, il y a eu 3 films : Rocky, Bound for Glory, et Marathon Man. J’ai eu beaucoup de chance tout de suite, ils sont venus m’attraper dans ma petite boîte de prod en Pennsylvanie et m’ont traîné pour faire 3 films à Hollywood. C’était très excitant, le système avait l’air d’un machin pas fini avec du gaffer partout, les gens riaient quand il me voyaient sortir du camion, mais après avoir vu les images, ils me regardaient autrement… Nous faisions des plans qui n’avaient jamais été faits. Le bouche-à-oreille a bien fonctionné et peu de temps après j’ai trouvé un industriel pour fabriquer le système, nous en avons fait des milliers et on a formé autant de monde.

MS : Comment c’est passé la mise sur le marché ?

GB : Initialement on en a produit 30, conçu uniquement pour un seul modèle de caméra, car nous pensions que seuls les grands studios en voudraient. Puis, un an plus tard, on a pu adapter toutes les caméras et, là, les ventes ont démarré comme une fusée. On en a vendu des centaines tout de suite. Les gens en ont vite entendu parlé, ils ont vu les films, lu des articles, les réalisateurs en parlaient entre eux, et on a fait un peu de publicité dans la presse spécialisée…

MS : J’imagine qu’en 1975 vous n’aviez pas de monitoring embarqué comme aujourd’hui ? Comment faisiez-vous pour cadrer ?

GB : mon prototype de 1975 était intéressant car il utilisait un report de visée en fibre optique. J’avais un œil pris par le cadre et l’autre pour me déplacer, ce qui est plutôt déroutant après une journée de tournage. Les premiers moniteurs vidéo étaient très mauvais, pâles et trop petits, on avait du mal à distinguer vraiment l’image, il fallait la deviner. Puis Steadicam a fabriqué ces moniteurs verts très brillants que l’on peut utiliser en pleine lumière et qui ont été un standard pendant longtemps.

MS : Vous êtes également co-inventeur, avec Jerry Holway, des systèmes de travelling adaptés aux sports, football, athlétisme, natation… les GoCam, FlyCam et DiveCam ?

GB : Il est difficile de s’arrêter d’inventer une fois que l’on a commencé.Je travaillais sur « La Petite Maison dans la Prairie » (milieu des années 70, ndr) de Michael Landon, qui adorait expérimenter avec le Steadicam. Et j’étais assis là avec Merlin Jay Olsen, un footballeur vedette qui jouait dans l’épisode, et il me racontait combien le football était mal filmé, avec des caméras trop lointaines, et je lui ai demandé ce qu’il penserait d’avoir des caméras flottantes autour du jeu dans l’espace. Il a aimé l’idée. Quelques années plus tard, il a voulu la reprendre pour les jeux olympiques de 1984, mais nous n’avons pas réussi à la mettre en œuvre à temps. On a donc commencé un peu plus tard sur un match de football, on avait une machine incroyable, en avance sur son époque, commandée par ordinateur, qui pouvait se déplacer partout, et monter très haut. Mais, la fédération de football était trop conservatrice, ils n’étaient pas prêts pour ça ! 18 ans plus tard, maintenant, ils réalisent qu’ils veulent avoir de vrais plans, où l’on est avec le joueur dans l’action, comme dans les jeux vidéos… Et soudain, la SkyCam est devenu très populaire. Dans le même temps j’ai conçu la DiveCam pour suivre les plongeurs pendant qu’ils tombent dans l’air puis sous l’eau ou pour suivre directement les courses sous l’eau. J’adore quand la caméra bouge… On fait de la 3D avec de la 2D, cela crée une profondeur, un sens dramatique, c’est pourquoi j’adorais travailler avec Kubrick (« the Shining », 1978, a été leur première rencontre, ndr). Non seulement on peut voir l’action de plus près comme si on y participait, mais aussi cela donne un punch émotionnel.

J’aime toujours manier un simple steadicam comme aujourd’hui pendant les formations. Ici, on peut voir des élèves qui « inventent » des mouvements de plans pendant les exercices que nous leur faisons faire et c’est toujours très stimulant, cela vaut vraiment le coup…

MS : Et la concurrence ?

GB : Dans le monde aujourd’hui, Steadicam a une bonne quinzaine d’imitateurs car ma patente originale est passée dans le domaine public. Nous avons des modèles adaptés à toutes sortes de caméras, pour tous les poids. Le Flyer est le dernier-né. Mais j’ai également conçu le Merlin pour les petits camcorders grand public ultralégers de 500g à 2,5kg…

MS : Beaucoup de films, c’est aussi beaucoup d’histoire à raconter. Quels souvenirs vous ont le plus marquer ?

GB : Le tout premier plan que j’ai eu à faire dans un film n’avait jamais été fait, l’opérateur cadreur du film avait inventé ce plan, aujourd’hui tout le monde le connaît. C’est ce plan où le steadicameur descend verticalement, sur une grue, puis se met à avancer quelque part. Donc soudain, je sors d’une petite production de pub en Pennsylvanie avec ma petite Bolex, et me voilà à 10 mètres de haut sur cette grue géante à Hollywood, le cadreur comme assistant, avec mon invention de dingue et une vraie caméra de cinéma ! Imaginez la situation… Mon premier long-métrage au milieu d’une énorme équipe sur une grue comme je n’en avais jamais vu auparavant ! Le cadreur me regarde et me vanne « c’est marrant, tu trembles et le cadre ne bouge pas ! ». Et au moins 900 figurants sur le plateau. J’étais terrifié ! Il fallait donc descendre en grue, en sortir, et marcher à travers une foule. J’ai fait le plan 3 fois dans la journée. Les deux premiers étaient mauvais alors il m’ont fait boire une bière au déjeuner. Ça m’a relaxé et j’ai fait ma troisième prise (grand sourire émerveillé, ndr)… Deux jours plus tard au visionnage, toute l’équipe était là et il ont passé mon plan en dernier. J’ai eu droit à une standing ovation ! Et je me suis dit « ça peut donc être bon ! »…

Dans Rocky, la scène du grand escalier du Musée d’Art que je descend puis remonte à toute vitesse, c’était au départ un test que j’avais fait avec celle qui est devenue ma femme, il était sur ma bande démo et le réalisateur de Rocky l’a vue. Il m’a appelé et m’a questionné directement, « Où sont ces marches et comment avez-vous fait de plan ! » Et c’est comme cela qu’il s’est retrouvé dans Rocky. Bien sûr, quand j’ai eu à faire ce plan, j’avais eu tout l’entraînement voulu avant, à courir après ma future femme… Mais globalement, on a tout inventé au fur et à mesure, à tâtons, on a découvert les astuces petit à petit…

MS : Tournez vous encore ?

GB : Si mes vieux copains m’appellent, j’irai tourné en Steadicam, ou encore si un opérateur est malade, je le remplace pour une journée… Mais je ne veux plus tourner comme avant, je n’ai pas envie de prendre le travail de mes étudiants. J’ai fait suffisamment de films, aujourd’hui je préfère écrire un livre et naviguer sur mon bateau…

Propos recueillis par Marc Salama.

Des films de démo à voir à http://www.garrettcam.com et http://www.jerryholway.com


Le Forum Cinématographie animé par Kareem la Vaulée

Formation : Stage de formation au Steadicam Pilot


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