LETTRE DE DIDEROT A VOLTAIRE : Comme un goût de déjà vu

dimanche 22 novembre 2015

Le projet encyclopédique a suscité beaucoup d’hostilité obscurantistes. Diderot, meneur de l’entreprise, a été menacé de prison, et même de mort par les terroristes de la pensée de l’époque. Voltaire, retiré en province, près de la Suisse, lui a écrit pour lui proposer l’hospitalité… et lui permettre de sauver sa liberté, peut-être sa vie, en passant facilement à l’étranger. Diderot lui répond.

Monsieur et cher maître,

Je sais bien que, quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s’en passer. Je sais bien que cette bête manque d’aliment, et qu’(…)elle va se jeter sur les philosophes. Je sais bien qu’elle a les yeux tournés vers moi, et que je serai peut-être le premier qu’elle dévorera. Je sais bien qu’un honnête homme peut en vingt-quatre heures perdre ici sa fortune, parce qu’ils sont gueux ; son honneur, parce qu’il n’y a point de lois ; sa liberté, parce que les tyrans sont ombrageux ; sa vie, parce qu’ils comptent la vie d’un citoyen pour rien, et qu’ils cherchent à se tirer du mépris par des actes de terreur. Je sais bien qu’ils nous imputent leurs désastres, parce que nous sommes seuls en état de remarquer leurs sottises. Je sais bien qu’un d’entre eux a l’atrocité de dire qu’on n’avancera rien, tant qu’on ne brûlera que des livres.(…) Je sais bien qu’ils en sont venus au point que les gens de bien et les hommes éclairés leur sont et leur doivent être insupportables. Je sais bien que nous sommes enveloppés des fils imperceptibles d’une nasse qu’on appelle police et que nous sommes entourés de délateurs.(…) Je ne dissimule rien, comme vous voyez ; mon âme est pleine d’alarmes ; j’entends au fond de mon cœur une voix qui se joint à la vôtre, et qui me dit : « Fuis, fuis ». Cependant je suis retenu par l’inertie la plus stupide et la moins concevable, et je reste. C’est qu’il y a à côté de moi une femme déjà avancée en âge, et qu’il est difficile de l’arracher à ses parents, à ses amis et à son petit foyer ; c’est que je suis père d’une jeune fille à qui je dois l’éducation ; c’est que j’ai aussi des amis. Il faut donc les laisser, ces consolateurs toujours présents dans les malheurs de la vie, ces témoins honnêtes de nos actions ; et que voulez-vous que je fasse de l’existence, si je ne puis la conserver qu’en renonçant à tout ce qui me la rend chère ? Et puis, je me lève tous les matins avec l’espérance que les méchants se sont amendés pendant la nuit ; qu’il n’y a plus de fanatiques ; que les maîtres ont senti leurs véritables intérêts, et qu’ils reconnaissent enfin que nous sommes les meilleurs sujets qu’ils aient. C’est une bêtise, mais la bêtise d’une belle âme qui ne peut croire longtemps à la méchanceté.(…) je sens toute la reconnaissance que je vous dois, et je jette d’ici mes bras autour de votre col. Je n’accepte ni ne refuse vos offres.

Denis Diderot
(Correspondance, vers 1760)



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